Ils montèrent les escaliers de marbre sans un mot. L’aube n’avait pas encore griffé le ciel de Paris ; les rues en bas restaient noires, luisantes de la pluie fine qui tombait depuis minuit, et les lumières de la Fashion Week clignotaient encore au loin comme des braises qu’on refusait d’éteindre. Alexandre Lelièvre marchait un demi-pas devant Mathis Durand, la mâchoire serrée, le goût métallique du baiser encore collé à sa langue. Mathis suivait, téléphone en main, le pouls trop visible sous la peau fine du poignet. Le message de la matriarche brûlait toujours l’écran : *Salon principal. Avant l’aube. Les deux. Maintenant.*
La porte du salon principal s’ouvrit sans bruit. La matriarche était déjà là, debout près de la longue table d’acajou, un peignoir de soie anthracite drapé sur les épaules, le visage plus dur que le granit des quais. Elle ne les salua pas. Elle posa simplement deux dossiers noirs sur le bois poli.
— L’action a perdu dix-neuf pour cent depuis le flash. Les investisseurs parlent de liquidation d’ici quarante-huit heures. La collection d’ouverture est morte. Vous allez en reconstruire une. Une urgence. Huit looks. Tout en soie noire. Tout ce que vous avez encore dans les réserves. Vous ne quittez pas l’atelier. Verrouillage total. Pas de téléphone. Pas de fuite. Pas de second scandale. Vous travaillez ensemble. Ou la maison meurt ce soir.
Mathis ouvrit la bouche. Alexandre la ferma d’un regard. La matriarche tourna les talons. La porte se referma derrière elle avec le clic sec d’une serrure électronique. Le silence retomba, plus lourd que le velours des draperies.
Ils restèrent immobiles une seconde trop longue. Puis Mathis ramassa un dossier, Alexandre l’autre. Sans se parler, ils descendirent vers les cabines d’essayage du sous-sol. L’ascenseur privé sentait encore le champagne éventé et la peur. Quand les portes s’ouvrirent, les lampes ambrées des fitting rooms s’allumèrent d’elles-mêmes, basses, chaleureuses, presque intimes. Les hautes fenêtres donnaient sur la cour intérieure ; dehors, la pluie de la ville cognait en sourdine contre le verre, un rythme régulier, obstiné. L’air sentait le cèdre des armoires anciennes, le parfum résiduel des mannequins — iris et cuir — et déjà, sous-jacent, la sueur froide de l’insomnie.
Les rouleaux de soie noire attendaient sur les tables de coupe. Noire comme l’encre. Noire comme le scandale. Noire comme la haine qu’ils portaient encore collée à la peau. Alexandre retira sa veste de smoking froissée, la jeta sur un tabouret. Mathis enleva la sienne avec des gestes précis, trop précis. Ils roulèrent leurs manches. Ils allumèrent les machines. Ils commencèrent.
Les premières heures furent un combat de silence et d’efficacité. Alexandre drapait. Mathis épinglait. Alexandre traçait les lignes d’un décolleté plongeant ; Mathis calculait les marges pour que le tissu tienne sans se déchirer sous les projecteurs. Chaque fois que leurs mains se croisaient sur le même panneau de soie, un courant électrique passait, bref, violent. Alexandre sentait la chaleur des doigts de Mathis à travers le tissu froid. Mathis sentait le souffle d’Alexandre trop près de sa nuque quand il se penchait pour vérifier une couture.
— Plus bas, dit Mathis sans lever les yeux. La ligne de taille. Elle doit couper juste au-dessus de l’os. Sinon elle tombe.
Alexandre ne répondit pas. Il prit le mètre ruban. Ses doigts frôlèrent le flanc de Mathis en passant. Mathis se figea une fraction de seconde. Puis il continua d’épingler, les lèvres pincées.
Ils travaillèrent jusqu’à ce que le jour gris s’infiltre par les fenêtres. Puis jusqu’à ce que le jour redevienne nuit. La pluie n’avait pas cessé. Elle tambourinait maintenant plus fort, comme si la ville elle-même voulait entrer. Ils ne mangèrent presque pas. Un plateau de fruits secs et d’eau minérale apparut vers midi, apporté par une main invisible derrière la porte verrouillée. Ils burent. Ils reprirent.
À minuit pile, le premier look était monté sur le mannequin de couture. Une robe longue, fendue jusqu’à la hanche, le dos nu, les bretelles fines comme des lames. Alexandre la regarda, puis regarda Mathis.
— Essayage. Maintenant. On a besoin de voir le tombé sur un corps vivant.
Mathis hocha la tête. Il savait. Ils savaient tous les deux. Il n’y avait plus de mannequins disponibles à cette heure, plus de stagiaires, plus de corps neutres. Seulement eux. Seulement la soie noire et la chaleur qu’ils n’arrivaient plus à feindre.
Alexandre se déshabilla jusqu’à la chemise ouverte. Mathis aussi. Ils restèrent en pantalon de ville, pieds nus sur le parquet tiède. Alexandre prit la robe, la fit glisser le long de ses propres bras pour la présenter. Le tissu était froid d’abord, puis se réchauffa instantanément au contact de sa peau. Il le tendit à Mathis.
— Tourne.
Mathis tourna. Alexandre drapa la soie autour de ses épaules nues. Le tissu glissa, lisse, presque liquide, le long des omoplates, le long de la colonne vertébrale. Mathis frissonna. Alexandre le sentit. Ses doigts restèrent une seconde de trop sur la nuque, ajustant une bretelle qui n’avait pas besoin d’être ajustée.
— Trop lâche ici, murmura Alexandre. Sa voix était rauque. Il prit une épingle. Ses phalanges brossèrent la peau chaude juste sous l’oreille de Mathis. — Respire.
Mathis inspira. L’air entra, chargé de cèdre, de parfum, de sueur légère. Alexandre épingla. Ses doigts tremblaient à peine. Il se déplaça pour le devant. La soie noire se colla au torse de Mathis, soulignant chaque muscle, chaque cicatrice ancienne d’un été trop longtemps oublié. Alexandre passa le mètre ruban autour de la poitrine. Le ruban glissa. Trop vite. Trop bas. Il frôla les clavicules nues, la peau salée, le creux du cou. Mathis sursauta. Le mètre tomba. Ils se penchèrent tous les deux pour le ramasser. Leurs fronts se touchèrent presque. Leurs souffles se mêlèrent.
Alexandre se redressa le premier. Il replaça le mètre. Cette fois, il le tira plus lentement, plus bas, jusqu’à ce que le bord du ruban s’enfonce doucement dans la chair juste au-dessus du sternum. Mathis ferma les yeux. Ses mains, qui devaient tenir le tissu, restèrent posées sur les hanches d’Alexandre, trop longues, trop lourdes.
— Ne bouge pas, dit Mathis. Sa voix était un fil. — L’ourlet. Il faut l’épingler.
Il s’agenouilla. Alexandre resta debout, immobile, le cœur battant trop fort sous la soie. Les doigts de Mathis glissèrent le long de la fente de la robe, épinglant le bas. Mais ils s’attardèrent. Un centimètre trop haut. Une seconde trop longue. Le pouce de Mathis appuya contre la cuisse d’Alexandre à travers le tissu, comme pour marquer une place. Alexandre retint un son. Il tourna la tête, prétendit ajuster une couture d’épaule qui n’en avait aucun besoin. Ses doigts pressèrent le muscle sous la chemise de Mathis, sentirent la chaleur, le battement.
— La couture est droite, gronda Mathis sans lever les yeux. Tu le sais.
— Elle tire, mentit Alexandre. Juste ici.
Il tira sur l’épaule. Mathis se redressa d’un coup. Leurs corps se retrouvèrent face à face, séparés seulement par la couche fine de soie noire qui les enveloppait tous les deux maintenant, drapée entre eux comme une troisième peau. La chaleur partagée monta. Le tissu devint tiède, presque brûlant. L’odeur de leurs peaux se mêla au cèdre, au parfum, à la pluie qui cognait dehors.
Mathis prit le mètre de nouveau. Ses mains tremblaient. Il le passa autour du cou d’Alexandre, prétendument pour mesurer le décolleté. Le ruban glissa. Il glissa trop loin. Il glissa en travers des clavicules nues d’Alexandre, s’accrocha un instant à la peau, puis retomba le long du sternum. La soie noire se froissa entre eux. Mathis ne le retira pas tout de suite. Ses doigts restèrent là, appuyés contre la gorge d’Alexandre, sentant le pouls fou.
Alexandre inspira brusquement. Sa main monta, couvrit celle de Mathis, la plaquant plus fort contre sa peau.
— Arrête, souffla-t-il. Arrête de faire comme si…
— Comme si quoi ? La voix de Mathis était brisée, à peine un murmure. Comme si je ne te regarde pas depuis des heures ? Comme si chaque fois que je pique une épingle je ne pense pas à te piquer autrement ? Comme si cette putain de soie ne sent pas déjà ta peau plus que la mienne ?
Alexandre ferma les yeux. Quand il les rouvrit, la flamme était là, la même que dans le salon privé, la même que dans le baiser volé par le flash. Il pencha la tête. Leurs fronts se touchèrent. La pluie tambourinait plus fort. Les lampes ambrées faisaient briller la sueur fine sur leurs tempes.
— Je te hais, murmura Alexandre contre la bouche de Mathis. Je te hais de me forcer à vouloir ça pendant qu’on reconstruit ce qui nous détruit. Je te hais de faire de chaque ourlet une excuse pour te coller. De chaque mesure une excuse pour te toucher.
Mathis gémit, un son bas, avalé. Ses mains quittèrent le mètre, s’agrippèrent aux hanches d’Alexandre à travers la soie. Il le tira plus près. Le tissu glissa entre leurs torses, frais puis brûlant, collant.
— Et moi je te hais de me rendre fou. De me faire oublier les chiffres. De me faire oublier que la maison s’effondre pendant que je ne pense qu’à ta bouche. Je te hais d’avoir transformé la haine en ça. En obsession. En besoin. Dis-le. Dis que c’est la même chose pour toi.
Alexandre hésita une seconde. Puis les mots sortirent, déchirés, à voix basse, presque un râle.
— C’est la même chose. Pire. Je ne dors plus. Je te sens partout. Sur mes mains. Sur ma langue. Dans chaque pli de cette soie noire. Je te veux. Même si ça nous tue. Surtout si ça nous tue.
Ils restèrent ainsi, front contre front, souffles mêlés, la soie noire tendue entre leurs peaux comme un secret trop chaud. Le mètre ruban pendaient encore autour du cou d’Alexandre, oublié. Les épingles brillaient sur le sol comme de petites lames. Dehors, la pluie de Paris s’acharnait contre les vitres hautes. Dedans, le temps s’était arrêté entre deux battements de cœur.
Puis la serrure électronique cliqua.
La porte s’ouvrit. La matriarche entra, toujours en peignoir, le visage encore plus fermé. Elle les regarda une seconde — la soie drapée, les mains trop proches, les lèvres trop rouges — et ne dit rien de ce qu’elle voyait. Elle posa un nouveau dossier sur la table de coupe.
— Huit looks ne suffiront pas. Les actionnaires exigent un sacrifice public. Un seul. Visible. Douloureux. Quelque chose qui prouve que la maison se purge elle-même. Demain soir, devant la presse. L’un de vous deux devra renoncer publiquement à sa place d’héritier. Ou vous le ferez tous les deux. Choisissez. Vous avez jusqu’à l’aube pour décider qui tombe. Sinon, je ferme les portes moi-même.
Elle sortit. La porte se referma. Le verrou claqua de nouveau.
Alexandre et Mathis restèrent immobiles. La soie noire glissa un peu plus bas sur leurs épaules. Leurs mains ne s’étaient pas lâchées. Le désir brûlait encore, plus fort, plus impossible. Et maintenant, la matriarche avait posé le couteau entre eux.
Mathis parla le premier, voix ruinée.
— Alors. Qui se jette en premier ?
Alexandre ne répondit pas tout de suite. Il regarda la soie noire collée à leur peau commune, puis les yeux gris de Mathis, puis la pluie qui ne cessait pas.
— Personne, murmura-t-il. Ou tous les deux. Mais pas encore. D’abord… on finit la robe.
Leurs doigts se resserrèrent sur le tissu. La nuit n’était pas finie. L’obsession non plus. Et le sacrifice, quel qu’il fût, aurait le goût de la soie noire et de la cendre.