La collection « Nocturne » s’était effondrée sous les projecteurs comme une soie trop fine sous une lame. Les croquis avaient fuité vingt-quatre heures avant le défilé. Chaque ligne, chaque plissé radical, chaque silhouette qui devait hurler l’obsession d’Alexandre Lelièvre était déjà sur les téléphones des journalistes, sur les feeds des rivaux, sur les écrans des investisseurs qui avaient quitté leurs fauteuils avant même que la première mannequin ne pose le pied sur le podium. Les robes étaient sorties mutilées. Les silhouettes avaient été anticipées, copiées en bas de gamme, ridiculisées avant d’exister. Le public avait ri. Les flashs avaient claqué sur le vide. Et maintenant, dans les coulisses de la Maison Lelièvre, le sol était jonché de débris.
Alexandre Lelièvre enjamba un flûte de champagne écrasé. Le cristal crissa sous sa semelle, se mêlant au bruit sourd des talons qui fuyaient. L’air sentait le fer brûlé des fers à repasser abandonnés, le parfum trop fort des mannequins, et cette odeur métallique de l’adrénaline qui collait à la gorge comme du sang. Des pans de soie noire pendaient encore aux portants, encore chauds de la chaleur des corps qui les avaient portés. La soie gardait la forme des épaules, la courbe d’une hanche, l’empreinte d’une respiration trop rapide. Alexandre les frôla en passant. La chaleur monta le long de ses doigts, et il serra les dents. Tout ça. Tout ça pour rien. Parce que quelqu’un avait trahi.
Il savait qui.
Mathis Durand se tenait déjà dans le salon privé, au fond du couloir de velours. La pièce était drapée de pourpre sombre, les boiseries d’acajou brillaient sous les appliques basses. Une table basse portait encore deux flûtes intactes et une bouteille ouverte dont le champagne s’était éventé. Des restes de soie noire traînaient sur le canapé, froissés, tièdes. Mathis n’avait pas enlevé sa veste. Il tenait son téléphone d’une main blanche, l’autre crispée sur le rebord de la cheminée. Quand Alexandre entra et claqua la porte à demi, le regard gris de Mathis se leva, glacé.
— C’était toi.
La voix d’Alexandre sortit rauque, chargée de la poussière du podium et de la rage. Il avança. Les pas sonnèrent sourd sur le parquet. Il sentait encore le goût métallique dans sa bouche, ce goût d’échec qui collait aux dents.
Mathis ne bougea pas. Seulement un muscle de sa mâchoire tressaillit.
— Ne sois pas ridicule, Alexandre. C’est toi qui as laissé traîner les croquis. C’est toi qui as dessiné ces silhouettes suicidaires en sachant très bien qu’elles n’étaient pas sécurisées. Vingt-trois pour cent au-dessus du budget, je te l’avais dit. Et maintenant regarde. Les investisseurs ont vendu en ouverture. L’action a déjà chuté de neuf pour cent pendant le défilé. Neuf pour cent, Alexandre. Pendant que tes mannequins marchaient sur du vide.
Alexandre rit, un son sec, sans joie. Il s’approcha encore. L’espace entre eux se rétrécit. Il sentait le parfum boisé de Mathis, propre, froid, et sous-jacent la chaleur d’un corps qui avait aussi couru dans les coulisses.
— Tu mens. Tu as toujours menti avec tes chiffres. Le dossier « Nocturne » était incomplet hier. Le croquis d’ouverture a disparu sous mon nez, sous ton contrôle. Tu l’as pris. Tu l’as scanné. Tu l’as vendu pour prouver que j’étais trop cher, trop fou, trop… moi. Pour que les banquiers te donnent raison. Pour geler la soie. Pour me couper les ailes.
Mathis posa le téléphone. Le geste fut précis, contrôlé, mais ses doigts tremblèrent une fraction de seconde. Il fit un pas en avant. Maintenant ils n’étaient plus qu’à un mètre. La lumière des appliques dessinait des ombres dures sous ses pommettes.
— Je protège la maison. Je te l’ai dit. Ces robes… elles étaient magnifiques. Mais elles étaient une arme contre nous. Quelqu’un a fuité l’intégralité. Pas un croquis. Tous. Les quinze. Même celui qui manquait. Comment expliques-tu ça, Alexandre ? Comment expliques-tu que la robe d’ouverture soit déjà sur le site d’un concurrent asiatique ce matin, avec ta signature presque visible dans les plis ? Tu as laissé une stagiaire photographier. Tu as laissé l’atelier ouvert. Tu brûles tout ce que tu touches.
Alexandre sentit la colère monter comme une fièvre. Il vit rouge. Il vit la soie noire glisser encore sur le mannequin de la veille, il vit les doigts de Mathis contre son poignet, le cuir du registre, le silence chargé. Il vit la stagiaire au téléphone. Et il sut, avec une certitude brûlante, que Mathis mentait. Ou qu’il se mentait à lui-même. Ou que la trahison était plus profonde.
— Tu m’as toujours haï, Mathis Durand. Depuis le jour où mon nom a pesé plus lourd que tes colonnes. Depuis que la création t’a échappé. Tu préfères vendre de la sécurité. Des robes de cocktail pour dîners d’affaires. Du noir qui se porte. Pas du noir qui se suicide. Tu as vendu les croquis pour me détruire. Pour que la maison te choisisse toi. L’héritier financier. Le sage. Le froid.
Mathis avança encore. Leurs poitrines se frôlaient presque. Alexandre sentait la chaleur de l’autre homme à travers le tissu de la chemise, à travers la veste. Le champagne éventé embaumait l’air, mélangé à l’odeur de soie chaude qui montait des restes abandonnés sur le canapé. Des flûtes écrasées brillaient au sol comme des éclats de glace noire.
— Et toi, tu as toujours joué les dieux. Tu as brûlé l’argent. Tu as brûlé les gens. Tu veux qu’on te regarde. Qu’on te désire. Mais le désir ne paie pas les soixante-douze salaires. J’ai vu les chiffres ce soir. J’ai vu les appels. Les investisseurs parlent de retirer. De liquider. Parce que toi, Alexandre Lelièvre, tu as laissé le scandale entrer. Ou tu l’as invité.
Alexandre ne réfléchit plus. Ses mains s’élevèrent. Il saisit Mathis par les revers de la veste et le poussa durement contre le panneau d’acajou. Le choc résonna. La tête de Mathis heurta le bois. Un grognement sourd lui échappa. Alexandre le maintint là, avant-bras contre la poitrine solide, visage à quelques centimètres. Le snarl sortit de sa gorge, animal.
— Dis-le. Dis que c’était toi. Dis que tu as vendu la maison pour me voir tomber.
Mathis ne se débattit pas tout de suite. Ses yeux gris étaient trop près. Alexandre y vit la même flamme qu’hier, la même obsession qui se teintait de haine. Puis les mains de Mathis se levèrent. Elles saisirent les revers d’Alexandre, les lapels de sa propre veste de smoking froissée, et serrèrent. Comme pour l’étrangler. Comme pour l’écraser contre lui. Les doigts s’enfoncèrent dans le tissu. Mais au lieu de repousser, Mathis tira. D’un coup sec. Leurs corps s’entrechoquèrent. La poitrine d’Alexandre contre celle de Mathis. La chaleur monta, brutale.
— C’était toi, gronda Mathis, voix basse, rauque, presque un souffle contre la bouche d’Alexandre. Tu as toujours tout sacrifié pour le spectacle. Même nous. Même ça.
Le « ça » resta suspendu. Alexandre sentit le snarl se briser dans sa gorge. Il se transforma en quelque chose de plus bas, de plus obscène. Un grognement. Ses doigts sur les revers de Mathis se relâchèrent un instant, puis se refermèrent plus fort. Il le plaquant plus durement contre le mur. Le panneau d’acajou vibra. Un flûte bascula de la table et se brisa au sol dans un éclat cristallin. Le champagne s’étala, collant, brillant.
Mathis tira encore. Ses mains glissèrent des lapels vers le col, puis redescendirent, agrippant le tissu comme s’il voulait le déchirer. Ou le coller. Leurs hanches se touchèrent. Alexandre sentit le battement du pouls de Mathis contre le sien, trop rapide, trop fort. La soie noire d’un reste de robe glissa du canapé et tomba contre leurs jambes, encore tiède, encore parfumée de peau de mannequin. L’odeur monta, chaude, intime.
— Je te hais, dit Alexandre. Mais sa voix n’avait plus la même lame. Elle était brûlante. Il colla son front contre celui de Mathis un instant, respirant le même air. — Je te hais pour ce que tu me fais. Pour ce silence. Pour ces doigts qui savent trop bien où presser.
Mathis ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, la glace avait fondu. Il ne restait que la flamme. Ses mains quittèrent les lapels pour monter plus haut, saisir la nuque d’Alexandre, les cheveux à la base du crâne. Il tira. Pas pour éloigner. Pour rapprocher.
— Et moi je te hais pour me forcer à vouloir ça. Pour me forcer à…
Il n’acheva pas. Leurs bouches se rencontrèrent.
Ce ne fut pas doux. Ce fut une collision. Dents contre lèvres, souffle contre souffle. Alexandre poussa plus fort contre le mur, et Mathis tira plus fort vers lui. Le baiser fut féroce, consensuel dans sa violence, une guerre qui se transformait en reddition mutuelle. Alexandre goûta le champagne éventé sur la langue de Mathis, le métal de l’adrénaline, la chaleur. Mathis gémit contre sa bouche, un son bas qui vibra dans la poitrine d’Alexandre. Leurs corps s’ajustèrent. Les mains d’Alexandre glissèrent le long des flancs de Mathis, sentant les muscles sous la chemise, la solidité. Les mains de Mathis restèrent dans les cheveux d’Alexandre, puis redescendirent pour agrippper à nouveau les lapels, le collant plus près encore, comme s’il voulait le faire entrer en lui.
Ni l’un ni l’autre n’admit le basculement. Les mots de haine restaient collés à l’intérieur de leurs crânes. *Je te détruis. Tu me détruis. Je te veux.* Mais leurs bouches ne disaient plus rien. Elles prenaient. Elles donnaient. La soie noire au sol se froissa sous leurs chaussures. Un autre flûte craqua. L’air du salon privé devint trop chaud, trop dense. Les draperies de velours absorbaient les sons, les transformaient en murmures étouffés.
Alexandre bascula la tête pour approfondir le baiser. Mathis répondit avec la même urgence. Leurs dents s’entrechoquèrent. Un goût de sang, minuscule, métallique, se mêla au reste. Alexandre ne savait plus s’il venait de lui ou de Mathis. Il s’en moquait. Il poussa encore, et Mathis laissa sa tête basculer contre l’acajou, offrant sa gorge un instant avant de reprendre le contrôle et de mordre la lèvre inférieure d’Alexandre, assez fort pour faire mal, assez fort pour faire gémir.
C’est à ce moment précis, alors que leurs corps étaient collés du sternum aux genoux, alors que le baiser devenait quelque chose de plus sombre, de plus nécessaire, que la porte entrouverte laissa passer un éclair blanc.
Le flash.
Il claqua contre le panneau d’acajou, contre leurs profils collés, contre les mains d’Alexandre sur les hanches de Mathis, contre les doigts de Mathis enterrés dans les cheveux d’Alexandre. La lumière blanche fut brutale, instantanée. Elle figea tout. Alexandre sentit Mathis se figer sous lui. Ils se séparèrent d’un centimètre, juste assez pour tourner la tête vers la porte.
Personne. Seulement le couloir sombre. Seulement le bruit lointain des machines encore en marche, des voix qui fuyaient, des sirènes de voitures dehors. Mais le mal était fait. Le téléphone avait cliqué. L’image existait. Encore une. Plus nette. Plus indéniable. Plus scandaleuse que la précédente.
Mathis poussa doucement. Alexandre recula d’un pas. Leurs respirations étaient déchirées. Les lèvres d’Alexandre brûlaient. Celles de Mathis étaient rouges, entrouvertes. Ils se regardèrent. La haine était toujours là. Le désir aussi. Plus fort. Plus sale. Plus impossible à nommer.
— Quelqu’un… commença Alexandre.
— Tout le monde, coupa Mathis. Sa voix était ruinée. Il se pencha, ramassa son téléphone tombé. L’écran s’alluma déjà. Des notifications. Des dizaines. Des centaines. Il pâlit. — C’est déjà dehors.
Alexandre sortit le sien. Les feeds s’étaient embrasés. L’image. Leur image. Les deux héritiers de la Maison Lelièvre, collés contre l’acajou, bouches jointes, mains avides, soie noire à leurs pieds, flûtes brisées. Le titre clignotait déjà : *Scandale à la Fashion Week : rivalité ou passion interdite ?* Les commentaires affluaient. Les captures se multipliaient. Et en bas de l’écran, les chiffres de l’action. Moins douze pour cent. Moins quinze. La courbe plongeait comme une lame dans la nuit.
Mathis regarda Alexandre. Alexandre regarda Mathis. Le salon privé sentait encore leur chaleur. La soie noire restait tiède. Le goût métallique de l’adrénaline et du baiser restait sur leurs langues.
Puis le téléphone de Mathis vibra d’une autre façon. Un message prioritaire. L’en-tête de la matriarche. L’heure : 4 h 17 du matin. Le texte était court, glacial, sans appel.
*Salon principal. Avant l’aube. Les deux. Maintenant.*
Dehors, Paris dormait encore sous les lumières de la Fashion Week. Dedans, la collection était morte. L’action s’effondrait. Et entre Alexandre Lelièvre et Mathis Durand, le désir qui venait d’exploser n’avait nulle part où se cacher. La nuit de scandale ne faisait que commencer. Et aucun des deux ne savait encore s’il allait survivre à l’aube, ou s’ils allaient se consumer l’un l’autre jusqu’à ce qu’il ne reste plus que de la cendre et de la soie noire.