L’air de l’atelier Saint-Honoré pesait lourd, imprégné de cette odeur âcre de fer brûlé que laissent les fers à repasser lorsqu’ils mordent trop fort le tissu. La vapeur s’élevait en nuages blancs et éphémères au-dessus des tables de coupe, se mêlant au murmure constant des machines à coudre dont le martèlement lointain résonnait comme un battement de cœur mécanique. Au-dessus des miroirs dorés à la feuille d’or, les tubes fluorescents bourdonnaient d’une lumière crue, bleutée, qui faisait briller chaque fil d’or sur les murs, chaque reflet dans le parquet ciré. Et partout, le chuchotement de la soie noire glissant sur les mannequins de couture, ce froissement sensuel, presque vivant, qui semblait respirer dans la pénombre des cabines.
Alexandre Lelièvre se tenait au centre de ce chaos ordonné, chemise blanche ouverte au col, manches retroussées jusqu’aux coudes, les mains noires de fusain. Ses cheveux sombres collaient à sa tempe, trempés de sueur et de concentration. Il tournait autour d’un mannequin drapé de soie noire pure, une étoffe si dense qu’elle absorbait la lumière comme un trou. Ses doigts traçaient des lignes invisibles dans l’air, puis plongeaient pour pincer, tirer, plisser. La collection prêt-à-porter devait être prête dans moins de dix jours. Fashion Week. Les regards du monde entier. Et lui, Alexandre Lelièvre, héritier créatif de la Maison Lelièvre, refusait de livrer autre chose qu’une révolution.
— Plus bas. Plus bas encore. La ligne doit couper l’épaule comme une lame, pas l’habiller comme une cloison.
Sa voix claquait, rauque d’avoir trop crié toute la matinée. Les couturières s’activaient autour de lui, têtes baissées, mains rapides. Mais Alexandre ne les voyait presque plus. Il ne voyait que le noir. Ce noir qui devait tout dire : désir, deuil, domination, pureté impure. Des silhouettes radicales, des découpes asymétriques, des drapés qui colleraient à la peau comme une seconde existence. Rien de commercial. Rien de sage.
La porte de l’atelier s’ouvrit avec un claquement sec. Mathis Durand entra sans ralentir, costard anthracite impeccable malgré la chaleur, une chemise blanche boutonnée jusqu’au cou, une liasse de dossiers sous le bras. L’héritier financier. L’homme des chiffres. L’ombre froide qui avait toujours marché à côté d’Alexandre depuis que leurs pères respectifs avaient fusionné leurs destins dans cette maison. Mathis s’arrêta net au milieu de la pièce, les yeux gris balayant l’espace avec cette précision chirurgicale qui le rendait si insupportable.
— Encore du noir. Encore du gaspillage. Tu as brûlé trois rouleaux de soie pure cette semaine, Alexandre. Trois. À dix mille euros le rouleau. On est à moins de deux semaines de la présentation et tu joues les artistes maudits.
Alexandre tourna la tête lentement. Le regard d’Alexandre Lelièvre croisa celui de Mathis Durand, et l’air sembla se contracter. Il y avait déjà cette haine familière, cette tension qui craquelait depuis des années, depuis qu’ils avaient hérité ensemble de ce temple de la haute couture. Mais aujourd’hui, sous les néons, avec la soie qui glissait, quelque chose d’autre vibrait. Quelque chose d’interdit.
— Du gaspillage ? C’est de la création, Mathis. Toi, tu ne sais que compter. Moi, je sais faire trembler les gens. Regarde ça.
Il arracha un croquis au fusain de la table, une silhouette noire, radicale, l’épaule dénudée, le bas fendu jusqu’à la hanche, une cascade de soie qui semblait fondre. D’un pas, il traversa l’espace qui les séparait et claqua le papier contre la poitrine de Mathis Durand. Le choc résonna. Les doigts d’Alexandre restèrent trop longtemps appuyés contre le tissu de la veste, contre le sternum solide sous la chemise. La chaleur du corps de Mathis montait à travers le papier, à travers le tissu. Alexandre sentit son propre pouls s’emballer, et il détesta ça. Il détesta la façon dont ses doigts refusaient de se retirer immédiatement.
— Voilà ce que je veux. Des silhouettes qui hurlent. Pas des robes de cocktail pour dîners d’affaires. On ne vend pas de la sécurité. On vend de l’obsession.
Mathis ne bougea pas. Il laissa le croquis collé contre lui, et ses propres doigts se levèrent pour saisir le bord du papier. Mais au lieu de l’arracher, il sortit de sa liasse un grand registre, un grand livre de comptes relié de cuir noir, et le posa contre le poignet d’Alexandre, juste là où le pouls battait. Le contact fut bref, précis, presque une caresse froide. Le cuir lisse glissa contre la peau nue d’Alexandre, et Mathis ne retira pas tout de suite. Ses yeux gris restèrent fixés sur ceux d’Alexandre.
— Et voilà ce que je refuse. On est déjà à vingt-trois pour cent au-dessus du budget. Les investisseurs ne veulent pas d’art. Ils veulent des ventes. Des pièces commercialisables. Des coupes classiques. Du noir, d’accord, mais du noir qui se porte. Pas du noir qui se suicide sur un podium. Tu vas couper. Tu vas simplifier. Ou je gèle les commandes de soie demain matin.
Ils restèrent ainsi, face à face, le croquis et le registre entre leurs corps, les doigts qui avaient trop touché. Autour d’eux, l’atelier semblait s’être figé. Les machines continuaient de marteler au loin, la vapeur continuait de monter, la soie continuait de chuchoter, mais le silence entre eux était plus fort. Alexandre sentait la colère monter, brûlante, mais sous la colère, plus bas, plus obscène, quelque chose d’autre. Cette haine qui depuis toujours se teintait d’un désir qu’ils n’avaient jamais nommé. Mathis Durand, avec son calme glacial, sa voix basse qui tranchait comme un scalpel, ses mains propres qui savaient exactement où presser pour faire mal.
Alexandre recula d’un demi-pas, mais pas assez. Il se mit à tourner autour de Mathis, comme un prédateur autour d’une proie, ou l’inverse. Ses mots sortaient tranchants.
— Tu as toujours eu peur, Mathis. Peur de tout ce qui dépasse les colonnes de ton Excel. Peur de ce que les gens pourraient ressentir. Tu veux une collection qui rassure les banquiers. Moi, je veux une collection qui les déshabille de l’intérieur. Cette soie noire… elle n’est pas un choix. C’est une nécessité. Elle dit tout ce qu’on n’ose pas dire.
Mathis le suivit du regard, puis se mit à tourner à son tour, dans le sens inverse, les deux hommes décrivant un cercle étroit autour du mannequin central. Le mannequin portait une ébauche de robe, l’épaule gauche entièrement nue, la soie tombant en plis profonds qui révélaient le contour d’une omoplate artificielle. Mathis parla, voix basse, presque intime malgré le volume de l’atelier.
— Et toi, tu as toujours joué les dieux de la création. Tu brûles de l’argent comme d’autres brûlent des bougies. Tu veux qu’on te regarde. Qu’on te désire. Mais le désir ne paie pas les salaires des soixante-douze personnes qui travaillent ici. Je protège la maison. Je te protège même de toi-même. Ces silhouettes radicales… elles sont magnifiques, Alexandre. Mais elles sont suicidaires. On coupe. On assagit. On vend.
Leurs pas les rapprochèrent. Le cercle se resserra. Alexandre s’arrêta pile face à l’épaule nue du mannequin. Mathis s’arrêta de l’autre côté. La soie noire glissa un peu plus, révélant encore. Et c’est là que leurs regards se croisèrent, juste au-dessus de cette épaule artificielle, juste par-dessus ce vide de tissu. Un regard partagé. Pas un regard de haine pure. Quelque chose de plus dense. De plus lourd. Alexandre vit dans les yeux gris de Mathis la même flamme qu’il sentait dans sa propre poitrine. Cette obsession. Cette soif. Les mots qu’ils venaient d’échanger — *je te hais, tu me détruis, tu es mon contraire* — résonnaient encore, mais leurs yeux criaient autre chose. *Je te veux. Je te veux contre ce mur. Je te veux dans cette soie. Je te veux jusqu’à ce qu’on ne sache plus qui brûle l’autre.*
Le silence tomba. Un silence chargé, électrique, qui se prolongeait trop longtemps. Ni l’un ni l’autre ne le brisait. Les tubes fluorescents bourdonnaient plus fort, ou peut-être que c’était le sang dans les oreilles d’Alexandre. La vapeur montait entre eux, voilant un instant le visage de Mathis, puis le révélant à nouveau. Mathis avait les lèvres légèrement entrouvertes. Alexandre sentait ses propres doigts encore chauds de l’endroit où ils avaient touché la poitrine de Mathis. Le registre de Mathis était encore posé sur la table, tout près, comme un rappel du contact.
Alexandre voulut parler. Voulut crier encore. Mais les mots restèrent coincés. Mathis non plus ne disait rien. Ils restaient là, de part et d’autre de l’épaule nue, le regard collé, le corps tendu, la haine et le désir se confondant en une seule brûlure. Autour d’eux, le monde de l’atelier reprit doucement, mais plus bas, comme s’il n’osait pas interrompre. Une couturière toussa. Une machine s’arrêta. Une autre reprit. Mais entre Alexandre Lelièvre et Mathis Durand, le temps s’était suspendu.
C’est Alexandre qui bougea le premier, non pas pour s’éloigner, mais pour tendre la main vers le mannequin, comme pour ajuster la soie. Ses doigts frôlèrent presque ceux de Mathis, qui avait fait le même geste de l’autre côté. Presque. Un millimètre. L’air entre leurs peaux vibrait. Puis Mathis retira sa main, lentement, et Alexandre fit de même. Le silence tenait toujours. Il était devenu une entité vivante, une troisième présence dans l’atelier.
Mathis reprit enfin la parole, mais sa voix avait changé. Plus basse. Plus rauque.
— On n’a plus le temps pour ça. Les croquis finaux devaient être dans mon bureau ce matin. Où est le fichier du dossier « Nocturne » ? Le dossier complet. Les quinze pièces.
Alexandre cligna des yeux, sortant à moitié de la brume. Il se tourna vers la grande table de travail, où les planches de croquis étaient étalées. Les planches… Il y en avait quatorze. Il compta. Quatorze. Le quinzième croquis, le plus radical, celui de la robe d’ouverture, celui qu’il avait peaufiné toute la nuit précédente, n’était plus là. Le dossier « Nocturne » était incomplet.
— Il était là. Il était juste là. Sur le dessus.
Sa voix monta. Il fouilla, renversa des piles, fit glisser de la soie. Rien. Le croquis manquant. Celui qui devait tout porter. Celui qu’il avait dessiné en pensant, malgré lui, à la façon dont Mathis regardait parfois les tissus.
Mathis s’approcha, le registre toujours à la main. Leur proximité redevint dangereuse. Il se pencha pour regarder la table vide à l’endroit du croquis, et son épaule frôla celle d’Alexandre. Un frisson parcourut la colonne d’Alexandre.
— Quelqu’un l’a pris. Ou l’a perdu. Ou l’a volé. Dans mon atelier. Sous mon nez. Sous ton contrôle budgétaire si parfait.
Les accusations recommencèrent, mais plus basses, plus proches. Leurs bouches n’étaient qu’à quelques centimètres. Alexandre sentait le parfum discret de Mathis, quelque chose de propre, de boisé, de froid. Mathis sentait la chaleur d’Alexandre, la sueur légère, le fusain.
Et c’est à ce moment précis, alors que leurs corps se retrouvaient encore trop près, que les doigts d’Alexandre se levaient presque pour saisir le col de Mathis, non pour le frapper, mais pour autre chose, quelque chose d’innommable, qu’un flash discret cliqueta. Un téléphone. Derrière un mannequin, un peu plus loin, une stagiaire anonyme, une jeune femme dont personne ne retint le visage, tenait son appareil, l’objectif braqué. Elle venait de capturer l’intensité. Le presque-toucher. Les regards. La tension qui n’avait plus rien de professionnel. L’image était nette. Trop nette. L’épaule nue du mannequin. Les deux héritiers. L’espace chargé entre eux.
Alexandre tourna la tête trop tard. Mathis aussi. La stagiaire baissa le téléphone, le visage blême, et s’éclipsa dans le couloir avant qu’ils ne puissent bouger. Mais le mal était fait. L’image existait. Quelque part, sur une carte mémoire, le scandale en puissance prenait forme.
Mathis regarda Alexandre. Alexandre regarda Mathis. Le croquis manquant. La photo. La soie noire qui continuait de glisser. La deadline qui se rapprochait comme une lame. Et ce silence entre eux qui n’avait jamais été rompu, ce silence qui disait tout ce que les mots de haine ne pouvaient plus cacher.
La collection allait exploser. Ou eux. Ou les deux.
Dans l’atelier sous tension, sous les tubes qui bourdonnaient, dans l’odeur de fer brûlé et de soie chaude, Alexandre Lelièvre et Mathis Durand restèrent face à face, le regard toujours collé, le désir et la destruction déjà en marche, sans qu’aucun des deux ne sache encore lequel l’emporterait.